Coupable, mais irresponsable
2 jan 2008
A retardementMiChel Embareck, écrivain
Coupable, mais irresponsable
QUOTIDIEN : jeudi 11 octobre 2007
A six heures pile, des poings ont tambouriné à la porte. Pas besoin pour les trois types en imper et chapeau mou de présenter leurs cartes barrées de tricolore. Bracelets aux poignets, je les ai suivis, tête dissimulée sous une couverture, jusqu’à la bagnole aux vitres fumées qui s’est engouffrée à travers les avenues sombres, trottoirs jonchés de canettes vides, de serpentins agglutinés dans des flaques de vomi. Quelques fêtards vêtus du maillot de l’équipe de France gisaient sur des bancs, d’autres titubaient en direction d’une bouche de métro. Le chauffeur a monté le son de France Info, incroyable exploit, le mérite en revient aux joueurs, seule la victoire est belle… A ce moment, la radio des flics égrena une litanie de noms connus, rien que des collègues de tribune de presse appréhendés direct à la sortie du Millennium Stadium et rapatriés dare-dare par charter spécial. Eux aussi, la semaine précédant le quart de finale, n’y étaient pas allés de main morte, cognant sur Bernard Laporte à claviers et micros raccourcis. Des relations toulousaines avaient été arrêtées à la frontière espagnole, un copain clermontois refoulé par les gabelous suisses se trouvait en cellule de dégrisement pour au moins trente-six heures. Lorsque la veille, devant la télé, Jean-Marie, un voisin, s’était interrogé sur la présence de la garde des Sceaux derrière le Président au centre de la tribune d’honneur, j’avais cru malin de ramener ma science, d’évoquer ses attaches bourguignonnes à Chalon-sur-Saône, le club de Michel Vannier dit Brin d’Osier, arrière martyr du test de Springs en 1958, et puis Christian Badin, trois-quarts centre dont l’élégance avait tapé dans l’œil d’Albert Ferrasse. C’est dire… Quel con, mais quel con… Rien vu venir.
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Dans les couloirs du palais de justice, des bavards robe au vent couraient en tous sens, d’autres compulsaient fébrilement des piles de Dalloz. Enchaînés les uns aux autres, les interpellés de Cardiff, bonnet d’âne sur le crâne, ont traversé le hall entre deux haies de supporteurs aux visages mâchurés de bleu, blanc, rouge qui leur faisaient les cornes. Bouhouhou…
— Z’ont bonne mine les pisse-copie, a ricané un des flics qui m’encadraient.
— Ouais, j’espère qu’ils prendront un max, a renchéri l’autre. De toute façon, avec le procureur Lapasset, ça fait pas un pli. Va falloir rouvrir Biribi.
Une main s’est posée sur mon épaule, maître Talbin, avocat stagiaire, commis d’office… Atteinte au moral des troupes, dénonciation calomnieuse du sélectionneur de l’identité nationale, présentation de faux bilan, ça nous faisait, huit et sept quinze et six, je retiens deux, voyons, voyons, dans le meilleur des cas, une possible conditionnelle pour la Coupe du monde 2015. Sous réserve que le syndicat des bougnats ne se constitue pas partie civile parce que, à l’entendre, j’avais chargé la mule sur la question. Restait l’éventualité de l’autocritique façon soviétique en échange de quelques années de camp de rééducation à Marcatraz. Il pouvait aussi demander une expertise psychiatrique…
— Bon, je vous laisse réfléchir, a conclu mon défenseur. J’ai des cas autrement épineux sur le gaz. Après tout, vous n’êtes qu’un pousse-mégot d’écrivain, un saltimbanque irresponsable.
A ce moment-là, le réveil a sonné. Ma femme me regardait d’un œil accablé.
— Pourquoi as-tu remis ce vieux pyjama à rayures ? s’est-elle enquise. On dirait Seznec en partance pour l’île du Diable.
— Je crois que je vais me spécialiser dans le beach-volley féminin, ai-je péniblement articulé. — C’est ça. Et moi, je pose demain pour le calendrier du Stade Français. Après tout, si les Bleus ont battu les Blacks, rien n’est impossible.
Derniers ouvrages parus sur le rugby : le Futon de Malte (la Branche) et le Temps des citrons (Gallimard).


